Les cyberattaques ne sont que la partie émergée de la guerre de l'information

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Les attaques informatiques ne sont qu'un des modes opératoires d'une conflictualité économique qui s'inscrit dans une doctrine plus large : la guerre de l'information. Une doctrine qui frappe aujourd'hui les États, les entreprises et les organisations humaines dans leur ensemble.

David Hornus — dirigeant de Ruddership Conseil

Il y a encore quelques années, lorsqu'une entreprise était victime d'une cyberattaque, le responsable informatique était la première personne mobilisée, avec ses équipes. Aujourd'hui, c'est l'ensemble du comité de direction qu'il faudrait réunir, renforcé d'un expert en gestion de crise.

Car le piratage ou l'attaque informatique ne se résume plus à une « simple » intrusion dans un système. Il peut révéler un projet criminel, une opération d'ingérence, une manœuvre de déstabilisation économique ou une stratégie d'influence.

La guerre de l'information et le risque d'un « Cyber Pearl Harbor »

Pour comprendre ce qui se cache derrière la prouesse technique de l'intrusion, il faut sortir du seul vocabulaire technique et revenir à un concept doctrinal développé par l'armée américaine, dans la continuité des écrits des époux Toffler (Guerre et contre-guerre) : la guerre de l'information (information warfare). Un concept que le monde économique a trop longtemps ignoré.

J'ai eu l'occasion, il y a près de trente ans, de contribuer — sous l'autorité de l'amiral Lacoste — à une étude de la doctrine américaine d'information warfare pour la Direction des Affaires Stratégiques.

Nous avions alors décrypté qu'elle s'articulait autour de plusieurs piliers :

  • les actions offensives sur les réseaux (cyberwarfare) ;
  • les opérations d'influence et de manipulation des perceptions (InfoOps) ;
  • la guerre électronique (signal warfare) ;
  • la désinformation (deception, fake news, deepfakes) ;
  • la protection de ses propres informations (InfoSec).

Dès 1995, le théoricien Martin Libicki avait proposé une typologie en sept composantes de la guerre de l'information :

  • la guerre du commandement (C2W) ;
  • la guerre psychologique et les opérations d'influence ;
  • la guerre électronique ;
  • la guerre fondée sur le renseignement ;
  • l'attaque des systèmes informatiques (hacker warfare, ce que nous appelons aujourd'hui le cyber) ;
  • la guerre cybernétique au sens large (cyberwarfare) ;
  • et, surtout, la guerre de l'information économique, qui vise à couper l'accès à l'information ou à en dominer les flux à des fins de puissance.

Cette typologie, qui nous était apparue à l'époque comme la plus pertinente, a près de trois décennies. Elle a été pensée avant la généralisation d'Internet, avant l'économie du ransomware, avant les réseaux sociaux et avant l'IA générative. Ses frontières se sont depuis effacées, mais la menace centrale qui en transpirait déjà est aujourd'hui exacerbée par l'irruption de l'IA : le risque d'un « cyber Pearl Harbor », une attaque massive des systèmes d'information, déclenchée ou subie par une entreprise, une organisation… un État.

Quand le FBI bâtit une ville entière pour s'y préparer

Cette menace, les États-Unis la prennent très au sérieux. En février 2025, le FBI a inauguré sur son campus de Huntsville, en Alabama, la réplique d'une petite ville américaine de près de 2 000 m² comprenant : maisons meublées, hôtel, station-service, supérette, tribunal, hôpital, compagnie d'électricité — avec ses routes et ses feux de circulation.

Baptisé Kinetic Cyber Range — littéralement, « champ d'entraînement cyber à effets cinétiques » —, ce dispositif permet de simuler des attaques informatiques produisant des conséquences « physiques » dans le monde réel, et d'entraîner les enquêteurs à décider sous pression lorsque l'alimentation électrique d'un hôpital, d'une tour de contrôle aérien, des feux de circulation, de la signalisation ferroviaire, d'un site Seveso ou d'une centrale nucléaire s'interrompt à la suite d'une attaque.

Que la première agence d'enquête américaine appréhende désormais la cybermenace comme un enjeu de sécurité globale — au point de construire une ville entière, avec ses infrastructures — en dit long sur sa perception des menaces à venir. La cybersécurité ne relève plus de la seule responsabilité du RSSI : elle touche l'économie réelle, les infrastructures, et même les individus.

Les chiffres qui confirment l'ampleur économique du phénomène donnent le vertige. Le rapport IC3 2025 du FBI recense un montant record de 20,9 milliards de dollars de pertes liées à la cybercriminalité aux États-Unis — une hausse de 26 % en un an —, le ransomware demeurant la première menace pesant sur les infrastructures critiques.

Une menace qui change de nature

En France, la trajectoire est tout aussi marquée. Les incidents traités par l'ANSSI ont fortement progressé en 2025, avec un nombre d'intrusions avérées en hausse d'une année sur l'autre. Surtout, la cible s'est déplacée : ce ne sont plus seulement les grands groupes et les administrations qui sont visés, mais massivement les PME, les ETI et les collectivités — c'est-à-dire le tissu économique de proximité, souvent moins armé et plus vulnérable. La France figure désormais parmi les pays européens les plus exposés.

Le glissement le plus important n'est cependant pas statistique : il est stratégique. Longtemps, le cybercriminel a cherché l'argent facile — ransomware, fraude, revente de fichiers. Cette criminalité « de grand chemin » reste massive, mais une seconde logique s'est installée, bien plus pernicieuse et bien plus dangereuse pour la valeur de l'entreprise.

Du vol de données à l'opération de guerre de l'information

Les données dérobées ne sont pas qu'une simple « fuite » ; elles s'inscrivent dans une manœuvre informationnelle de bien plus vaste envergure. Exploitées, elles deviennent des renseignements économiques stratégiques, qui permettent d'acquérir la connaissance et la compréhension complète de l'organisation victime :

  • données personnelles, médicales, bancaires, financières, familiales ;
  • structure de coûts, données comptables et financières ;
  • déplacements des collaborateurs, des cadres et des dirigeants ;
  • fournisseurs, prestataires, prix et marges ;
  • échanges de courriels ;

Autant d'armes destinées à porter atteinte à l'intégrité de la cible.

Cette cybercriminalité au mode opératoire quasi militaire, qui s'inscrit dans le champ de la guerre de l'information, ne se traite pas avec un antivirus.

Le réflexe «technique» ne suffit plus

La plupart des organisations raisonnent encore en silos : la cybersécurité d'un côté (la DSI, le RSSI), l'intelligence économique de l'autre (quand elle existe), la gestion de crise reléguée à un classeur que personne n'a rouvert depuis l'exercice annuel. C'est précisément cette fragmentation que l'adversaire exploite.

Le pare-feu protège le système d'information. Il ne protège ni votre capacité de production, ni votre réputation, ni la confiance de vos partenaires une fois la fuite rendue publique. Le RSSI fait son travail — mais son périmètre s'arrête là où commence la manœuvre de guerre de l'information.

Conclusion

Le risque cyber a quitté le périmètre de la salle des serveurs. La culture du risque global doit désormais entrer dans celui de la stratégie d'entreprise, au sein d'une gouvernance des risques qui se décide et se définit au plus haut niveau.

La bonne question, pour un dirigeant, n'est plus : « Sommes-nous bien protégés ? », mais : « Et si cela arrivait ? »

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